Si on
laisse du vin à l'air libre à température ambiante,
il deviendra acide (en latin vinum acidum). Par acide, on n'entend
pas ici l'acidité naturelle du jus non fermenté (moût).
Il faut aussi qu'apparaisse l'odeur caractéristique de l'acide acétique
(illustration 1), on dit alors que le vin
est piqué. Les romains connaissaient et utilisaient le vinaigre.
L'appellation vinaigre décrit
bien cette réaction parasite. Le vin devient aigre, du latin acer,
aigre,
acéré. L'anglais en a tiré le terme "vinegar" ; même
association de mots, en espagnol et en portugais "vinagre".
C'est
Antoine de Lavoisier (1743-1794) qui a découvert que la formation
du vinaigre correspondait à l'oxydation de l'alcool.
C'est ce même Lavoisier
qui a formé le mot oxygène: il a supposé que cet élément
était contenu dans tous les acides et a assemblé les termes
grecs "oxys" acide et "genein" former.
C'est
à Louis Pasteur (1808-1873) que nous devons la découverte
de la nature biochimique du processus de formation du vinaigre. A partir
de 1865, sur la base des recherches de Pasteur, la production industrielle
de vinaigre a connu un grand essor. La bactérie du vinaigre "aceto-bacter"
se développe dans le vin non bouché. Les petites mouches
qui sont fortement attirées par le vin placé à l'air
libre et qu'on appelle mouches du vinaigre (drosophiles) véhiculent
l'aceto-bacter. Les bactéries de l'acide acétique forment
une couche à la surface que l'on appelle la mère du vinaigre.
L'aceto-bacter utilise pour vivre l'énergie libérée
par l'oxydation. Les processus qui ont lieu en présence d'oxygène
de l'air sont dits aérobies. Toute solution
alcoolique diluée peut donner de l'acide acétique ; dans
ce cas le taux d'alcool correspond à la quantité d'acide
acétique qui résultera de la transformation.
Interruption
du processus de formation du vinaigre.
Lors de la fermentation
du vin, le processus de transformation du vin en vinaigre est indésirable.
C'est pourquoi on ferme les fûts de moût en fermentation avec
des dispositifs qui laissent sortir le dioxyde de carbone formé
sans permettre à l'air de pénétrer.Le dispositif employé
empêche non seulement la pénétration de l'oxygène
de l'air mais aussi celle de l'aceto-bacter et d'autres microorganismes
présents dans l'air ambiant qui tous contribuent à la détérioration
du vin . De cette manière, le vin jeune lui, au moins, est protégé.
Reste le problème du stockage et du transport ; on sait d'après
des fouilles que dans l'Egypte ancienne, le vin était contenu dans
des tonneaux bouchés par des petits morceaux de bois ; les grecs
et les romains qui furent à l'origine de la diffusion du vin et
de la viniculture en Europe, utilisaient aussi cette technique. Pour rendre
les amphores étanches ils utilisaient en outre de l'argile ou du
plâtre. Ils auraient aussi utilisé de l'écorce de chênes-lièges,
arbres courants dans le bassin méditerranéen. L'utilisation
du liège est pourtant tombée en désuétude. L'utilisation
de la résine de pin pour rendre les amphores étanches, conférait
au vin un goût particulier. C'est de cette pratique qu'est tiré
le nom "Retsina". Le Retsina que l'on trouve aujourd'hui en Grèce
en est un descendant proche.
Le vin de l'antiquité
ne se consommait pas pur, on l'aromatisait avec des herbes et des épices
; ces additifs permettaient également une meilleure conservation
du vin. La technique consistant à accroître la durée
de conservation du vin par ébullition avec les épices était
déjà en usage chez les romains. On n'a compris que plus tard
que cette pasteurisation détruisait les bactéries et les
champignons. L'adjonction de SO2
entrave l'activité des bactéries de l'acide acétique.
C'est au XVIIème
siècle que l'on commence à utiliser des
bouteilles en verre pour y conserver le vin. Ces bouteilles étant
fermées à l'aide de bouchons de chanvre trempés dans
de l'huile. Le nom "Dom Pérignon" moine bénédictin
à Hautvilliers près d'Epernay évoque immédiatement
le champagne ; mais ce qui est à retenir c'est qu'il fut le premier
à fermer ses bouteilles à l'aide de bouchons de liège
(1688). En ce qui concerne les bons crus, les bouchons en liège
n'ont jamais été supplantés.
Les sels anorganiques de l'acide acétique.
Sucre
de plomb: Afin de sucrer leur vin, les romains faisaient épaissir
du jus de raisin dans des récipients de plomb ou d'argile recouverte
d'une couche de vernis au plomb ; on obtenait ainsi un sirop destiné
à améliorer la qualité du vin. Plus tard, ils ont
aussi dissous du plomb dans le vinaigre. Le vin ainsi amélioré
était destiné à la haute
société de Rome.
On a découvert dans
les ossements humains de cette époque d'importantes quantités
de plomb, de sorte qu'on suppose que la chute de l'empire romain est en
partie liée à un empoisonnement massif par le plomb.
Au moyen-âge, on ajoutait
encore le sucre de plomb (Pb(CH3COO)2)
et également le blanc de plomb (PbCO3)
afin d'améliorer le vin, bien que la toxicité du plomb qui
pouvait s'avérer mortelle fût connue.
L'adjonction de plomb permettait
non seulement d'adoucir le vin mais aussi d'éliminer des acides,
car il se forme de l'oxalate de plomb et du tartrate de plomb.
Samuel Hahnemann (1755 –1843)
que nous connaissons comme fondateur de l'homéopathie était
un pharmacien versé dans la chimie. La liqueur de Hahnemann pour
tester le vin était une solution acidifiée et saturée
en "gaz hépatique" („Schwefelleberluft“), c'est-à-dire en
sulfure d'hydrogène, solution qui, en présence de plomb,
se transformait en PbS et donnait au vin traité une couleur sombre.
Vert
de gris: Si l'on trempe du cuivre dans du vinaigre, il se forme
peu à peu une couche verte d'acétate de cuivre basique, que
l'on appelle vert de gris, particulièrement sur la face supérieure
en contact avec l'air. On a gratté cette couche et on l'a utilisée
comme pigment en peinture. La patine sur les toits de cuivre correspond,
elle, a du carbonate de cuivre basique.
En
1800, Ignaz von Mitis a découvert à Vienne, un pigment d'un
vert intense composé d'un mélange d'acétate et d'arsénite
de cuivre, qu'on a dans un premier temps appelé vert de Mitis. C'est
après la première fabrication industrielle de cette substance
à Schweinfurt qu'on lui a donné le nom de vert de Schweinfurt.
Sous l'influence de microorganismes, se développent, à partir
de ce pigment "grand teint" et de son liant, des composés organiques
avec l'arsenic qui, inhalées pouvaient conduire à des empoisonnements.
C'est pourquoi ce pigment a été qualifié de "vert
poison" (en français vert criard). En raison de sa toxicité,
le vert de Schweinfurt a été interdit dès 1882 mais
a été utilisé encore quelques années comme
insecticide.
Essigsaure Tonerde*
Cet ancien remède
de bonne femme correspond à une solution acide d'acétate
d'aluminium. Son effet astringent est à imputer à l'aluminium,
tandis que l'effet anti-inflammatoire est à mettre au compte de
l'acide acétique ou plutôt de l'ion acétate.
* Note
de l'auteur: Cette solution se trouve dans la pharmacopée allemande,
mais ni dans la pharmacopée européenne, ni dans la pharmacopée
française. Cette solution à usage externe est inconnue et
n'est pas commercialisée en France.
Vinaigre
Il est évident que
partout où l'on connaissait le vin on connaissait aussi l'acide
acétique. En effet le vinaigre était déjà utilisé
comme condiment dans la cuisine des égyptiens, des grecs et des
romains. Les chinois eux aussi l'avaient déjà produit il
y a plus de 4000 ans.
Le vinaigre balsamique (Ital.:
aceto balsamico) est un vinaigre particulier dont on trouve pour la première
fois la trace à Modène aux environs de l'an 1600. L'appellation
vinaigre balsamique n'est pas protégée et ne garantit donc
ni l'origine, ni la qualité de ce produit.
Les soldats romains utilisaient
de l'eau de vinaigre comme boisson rafraîchissante. On comprend ainsi
mieux, pourquoi ils ont tendu du vinaigre à Jésus sur sa
croix.
Outre son utilisation comme
condiment, le vinaigre est aussi fréquemment utilisé pour
ses propriétés de conservation. On connaît depuis le
XVIIème siècle
, les légumes et le poisson en conserve (cornichons et harengs).
L'acide acétique
et ses sels sont autorisés comme moyens de conservation ou d'acidification
sans qu'une limite supérieure des quantités soit fixée.
L'acide acétique
est soluble non seulement dans l'eau mais aussi dans les matières
grasses. Il transperce les parois des cellules des microorganismes et dénature
les protéines. Certaines sortes de pains peuvent contenir entre
0,2 et 0,4% d'acétate de sodium
(E262). Les récipients où l'on conserve le pain et les réfrigérateurs
devraient être lavés à l'eau vinaigrée afin
de les protéger de la moisissure.
Dans la première
moitié du XXème
siècle la théorie des radicaux était la préoccupation
principale des chimistes. C'est pourquoi on n'est pas sûr que les
noms radical acétyle et radical acyle (illustration
2) viennent de Berzélius ou de Liebig. En tous cas à
l'époque, un radical était un groupe d'atomes qui en tant
que tels pouvaient être substitués les uns aux autres. Aujourd'hui
un radical est caractérisé par un électron non apparié.
L'acétylène
(illustration 3) a été ainsi
nommé par J.B.Dumas (1800-1884) qui a mené des expériences
avec ce gaz présentant des propriétés semblables à
l'éther, mais non acide et n'ayant pas d'odeur acide et qui a obtenu
l'acide acétique.
Biochimie
L'acide acétique
"activé" ou l' AcétylCoA sont des appellations courantes
pour l' Acétylcoenzyme A. Il s'agit d'une substance clé dans
le cycle de l' acide citrique, aussi bien pour construire que pour métaboliser
les acides gras. Durant ce processus le groupement acétyle de l'acide
acétique est transféré. Le transfert du groupe acétyle
depuis l'acétylcholine sur le groupe OH de la sérine de l'acétylcholinestérase
(illustration 4) est une des réactions
centrales qui permet la compréhension de l'activité de ce
neurotransmetteur.
Le transfert du groupement
acétyle de l'aspirine (illustration 5)
sur le reste de sérine de la cyclooxygénase (illustration
4) empêche que cette enzyme forme les médiateurs de douleur
et d'inflammation que sont les prostaglandines.
Le transfert du groupement
acétyle depuis l'acétylcystéine (illustration
6) sur les molécules du mucus conduit à une réduction
de la viscosité et facilite l'expectoration (mucolyticum).
De même que pour l'éthanol, il existe aujourd'hui des procédés industriels permettant la fabrication de l'acide acétique sur lesquels il ne sera pas possible ici de s'étendre non plus que sur les réactions connexes.
Johann Rudolf Glauber (1604-1668) décrit en 1658 dans son opéra chimicae non seulement le sulfate de sodium, auquel il a donné son nom, mais aussi comment obtenir du vinaigre de bois par une distillation sèche du bois. Mais il fallut encore 160 ans pour montrer que ce vinaigre de bois était identique au vinaigre de vin. L'acide des romains était l'acetum, acide acétique, cela vient du latin acer (acide, acéré). De ce terme sont dérivés les termes français acide et anglais acid. L'acetum a assez tôt franchi les alpes en direction du nord et est devenu en vieil allemand du IXème siècle essich. Le mot Säure est d'origine germanique. On peut dire que les appellations Essigsäure, acide acétique et acetic acid sont des pléonasmes.
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